mai 25

« Le rôle social de la bibliothèque a pour moi toujours été fondamental. C’est pour cela que je suis devenue bibliothécaire. »

Louise Guillemette-Labory, directrice associée – Bibliothèques, Ville de Montréal

Espace B s’entretient avec Mme Louise Guillemette-Labory, directrice associée – Bibliothèques, à la direction de la culture et du patrimoine de la Ville de Montréal. Œuvrant au développement des bibliothèques depuis des années et mettant le bien-être des citoyens au cœur de son engagement, Louise Guillemette-Labory est une femme de parole et d’action. Elle nous livre ici ses réflexions et ses valeurs ainsi que plusieurs des moments marquants de son parcours professionnel.

Espace B : Pouvez-vous expliquer le rôle de la direction associée?

Louise G-Labory :

La direction associée a pour rôle de faire connaître les bibliothèques publiques de Montréal, de les mettre en valeur, de les faire apprécier et fréquenter par tous. Elle met ainsi tout en œuvre pour créer les conditions gagnantes afin d’assurer un service de qualité qui soit accessible et adapté aux besoins de l’ensemble de la population montréalaise.

Concrètement, nous effectuons de multiples activités qui vont de la recherche-développement, à la planification stratégique, en passant par des recommandations auprès du conseil municipal et du comité exécutif de Montréal. Nous gérons aussi un certain nombre de programmes et de ressources au service de toutes les bibliothèques montréalaises. À titre d’exemple, nous coordonnons des opérations pour le réseau telles qu’un système informatique commun à toutes les bibliothèques ou encore des programmes de médiation à l’échelle du territoire montréalais.

Nos actions visent à offrir tout le support possible aux arrondissements.  En fait, on ne le sait pas toujours mais la direction associée – Bibliothèques ne gère aucune bibliothèque. Elle est responsable du réseau des bibliothèques, c’est-à-dire des liens qui unissent les bibliothèques entre elles. Autrement dit, nous participons à la cohérence de l’offre de service globale. C’est en quelque sorte la montréalisation qui a lieu chez nous. Nous sommes en soutien aux bibliothèques en arrondissement pour favoriser leur  développement et la qualité de l’offre de services mais aussi l’équité de celle-ci pour tous les Montréalais à travers le réseau.

C’est un cas singulier car il n existe pas d’autres exemples de villes au Québec s’appuyant sur une unité comme celle de notre direction associée. Montréal, la plus importante métropole du Québec, possède une structure particulière au sein de laquelle les arrondissements sont très décentralisés. La présence d’une unité qui vient soutenir le réseau des bibliothèques est donc unique. Cette situation représente un défi formidable puisque que la direction de dispose pas de compétence directe sur les bibliothèques d’arrondissement. Tout ce que l’on peut faire, c’est persuader, convaincre, faire adhérer. Et le défi est d’autant plus grand et beau qu’il suppose une concertation obligatoire avec les arrondissements.

Par ailleurs, nous supervisons une veille qui constitue une sorte  d’observatoire des bibliothèques, pour le plus grand bénéfice de toutes les institutions du réseau et bien au-delà. Nous développons également des partenariats à différentes échelles et avec divers milieux. Les bibliothèques sont des carrefours de la culture et du savoir!

Enfin, en tant que directrice associée, je représente la Ville de Montréal au comité exécutif et au conseil d’administration de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. J’occupe cette place en tant que membre institutionnel.  J’ai la responsabilité de l’Entente-cadre de 2004 entre les deux institutions par le biais de laquelle la Grande Bibliothèque est devenue la bibliothèque centrale du réseau des bibliothèques de Montréal.

Espace B : Quels ont été les moments les plus significatifs de votre parcours professionnel?

Louise G-Labory :

Un de ces moments correspond à l’époque où j’agissais à titre de directrice du service des loisirs et de la culture à la Ville d’Anjou (poste qu’elle a occupé de 1990 à 2001). Pour la première fois, j’accédais à une direction au sein d’une ville et tout un univers de réalités m’apparaissait. J’ai alors mesuré la contribution exceptionnelle des bibliothèques. Je crois que l’on ne réalise pas toujours l’immense portée de ce que l’on fait, y compris lorsque l’on travaille dans une bibliothèque, au plan social. Les bibliothèques peuvent vraiment contribuer à l’épanouissement collectif, au bien commun et faire une différence déterminante au sein de la communauté.

La publication du Diagnostic des bibliothèques publiques de l’Île de Montréal, en 2005 a représenté un autre moment capital. Le travail  de collecte des données et d’analyse des informations pour réaliser cette étude a été colossal, extraordinaire. Il faut surtout rappeler que l’on a eu le courage de se regarder, dans nos grandeurs comme dans nos misères, et à l’époque, il s’agissait surtout de nos misères[1] . L’équipe avait monté une présentation PowerPoint pour résumer la situation puis j’ai été amené à l’exposer devant différents publics à Montréal. Je connaissais les tableaux par cœur! Ils permettaient d’appréhender d’un seul coup d’œil l’ampleur de la tâche à accomplir. J’ai vu alors des yeux qui s’allumaient. J’ai vu des consciences qui s’ouvraient. La réaction a été chaque fois formidable. Tout le monde a, en effet, décidé qu’il fallait se relever les manches et travailler ensemble pour améliorer les bibliothèques.

Un autre grand moment de mon parcours a été l’annonce du Programme de rénovation, d’agrandissement et de construction de bibliothèques (RAC). Nous avons annoncé le RAC un dimanche après-midi, a la bibliothèque du Mile-End. C’était la veille même de l’ouverture du Rendez-vous novembre 2007 – Montréal, métropole culturelle. L’annonce s’est faite en présence, entre autres, des ministres Mme St-Pierre et M. Bachand et du maire de Montréal, M. Tremblay. Même les participants qui assistaient à une rencontre d’auteur à ce moment se sont joints, captivés par la nouvelle. J’ai senti ce jour-là combien tous les élus avaient le sentiment de préparer un héritage fondamental pour les Montréalais, combien le geste qu’ils posaient était structurant et engageait le développement de toute la population. J’ai eu l’impression que, cette fois-là, nous avions notre rendez-vous avec l’histoire ou, à tout le moins, une certaine revanche sur notre dur passé. Le moment était venu de réparer le refus de l’offre de Carnegie au début du XXe siècle notamment. Oui, nous avons ce jour-là de 2007 posé un geste très important pour l’avenir de Montréal.

J’ajouterai d’autres moments vécus et qui m’ont marqué. Lorsque j’étais petite, ma tante Marguerite Guillemette m’emmenait le samedi à la bibliothèque Centrale-Jeunes dont elle était responsable. Je jouais à la bibliothécaire et j’adorais cette activité. Le midi, nous allions parfois manger au restaurant, ce qui représentait toute une sortie pour un enfant à l’époque, dans les années 1950-60. On descendait la rue Wolfe et le quartier souffrait d’une pauvreté extrême. Je demandais à ma tante : « Que peut-on faire pour ces pauvres gens? ». Cette situation me bouleversait, comme encore aujourd’hui. Ma tante me répondait : « Moi, je fais ma part. Je travaille à la bibliothèque et je crois que le savoir est la meilleure façon de lutter contre la pauvreté. » Elle a semé cette idée en moi. Le rôle social de la bibliothèque a pour moi toujours été fondamental. C’est pour cela que je suis devenue bibliothécaire. Le rôle culturel est évidemment aussi clé, mais avant tout, je vois le côté social. Le développement social  est au coeur même de l’idée et de la vocation des bibliothèques publiques.

Je repense aussi à une autre histoire qui a contribué à forger mes convictions à l’endroit des capacités des bibliothèques publiques. J’étais alors à mes débuts comme bibliothécaire. J’accomplissais différentes tâches, entre autres de la référence. Un jour, une dame entra dans la bibliothèque et me demanda : « Je veux un livre sur tout ». Elle me raconta qu’elle s’occupait de la maison et des enfants depuis un certain temps et qu’elle voulait désormais faire du rattrapage car elle constatait, avec inquiétude, que son mari en savait bien plus qu’elle. Elle avait l’impression d’être ignorante de tout, inintéressante. Elle était devant moi parce qu’elle avait décidé de développer ses connaissances et de reprendre confiance en elle. Pendant plusieurs années, elle est venue chaque semaine me parler de ses lectures. Je lui proposais des suggestions de livres à lire, jusqu’au jour où elle a commencé à faire ses propre choix de lecture tout en continuant à venir discuter avec moi de temps en temps. Par la suite, j’ai su qu’elle a fait des études universitaires. Son expérience m’a marqué. Sa vie avait changé à jamais. C’était une belle victoire, la victoire de l’éducation informelle qui caractérise si bien l’oeuvre de nos bibliothèques.

Entrevue réalisée par Aude Lecointe et Marie D. Martel

La suite…la semaine prochaine!


[1] Ce diagnostic, qui concernait alors les 54 bibliothèques publiques municipales de l’Île de Montréal, relevait de sérieuses carences :

  • Le nombre moyen d’heures d’ouverture dans les bibliothèques était très bas. Près de 50 % des bibliothèques étaient ouvertes moins de 40 heures par semaine.
  • Les espaces et la superficie des équipements publics faisaient défaut par rapport aux besoins de la population. Le nombre d’employés, notamment les bibliothécaires et les techniciens, était nettement insuffisant.
  • Les collections étaient limitées, et ce, tant au plan quantitatif qu’au plan qualitatif.
  • Le réseau informatique était mal adapté.
  • Les disparités entre les arrondissements créaient des iniquités dans la prestation de services. On y retrouvait sur un territoire rapproché les bibliothèques les mieux dotées et les moins bien dotées au Canada.

En 2007, une mise à jour du document a été réalisée pour tenir compte de la nouvelle structure de la Ville de Montréal, à la suite de la création des villes liées en 2006. Étaient cette fois concernées les 44 bibliothèques de la nouvelle ville de Montréal. Malheureusement, dans ce Diagnostic 2007, avec le départ des villes reconstituées, les résultats pour la Ville de Montréal n’étaient guère plus avantageux.


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1 commentaire pour “Entrevue exclusive avec Louise Guillemette-Labory, directrice des Bibliothèques publiques de Montréal | Partie 1”

  1. Daniel Morin a dit :

    Bravo Louise!
    Chère Louise Guillemette-Labory,

    Ta foi dans nos bibliothèques m’impressionne encore après toutes ces années à t’entendre sur tant de tribunes. La « passionaria des bibliothèques » a encore frappé et je me reprends à y croire. Le Québec est pourtant si pauvre en matière de bibliothèques et si peu sensible à cette réalité. À croire que ces « pauvres gens » que tu mentuionnes ci-haut, plus portés sur les « Go Habs, GO! », n’ont même pas compris ce qui est dans leur intérêt. Ne lâche pas, Louise, ta capacité de convaincre est une richesse collective.

    Daniel Morin