jan 29

iPadJe viens tout juste de recevoir le Kindle DX que j’ai décidé de m’offrir. Mes pauvres yeux n’avaient jusque-là rien eu à se mettre sous la pupille, parce que les écrans des versions précédentes étaient (1) trop petits et (2) à cristaux liquides. Avec de tels écrans, impossible pour moi de lire plus que quelques minutes tout au plus sans devoir me taper un solide mal de tête.

Apprenant récemment qu’Apple s’apprêtait finalement à dévoiler son nouveau bidule, j’avais hésité à faire le pas vers le nouveau Kindle DX. Mais, quand il est devenu clair que l’écran du «Tablet» (l’iPad) serait à cristaux liquides et que ce serait une version plus grosse que le iPhone que je traîne dans ma poche depuis un an, j’ai finalement décidé d’acheter sur Amazon. L’écran du Kindle DX est exactement de la même dimension que celui de l’iPad (diagonale de 9,7 po. ). Il n’est certes pas aussi spectaculaire que le magnifique écran couleur de l’iPad et ce n’est pas un écran tactile. Mais il utilise la technologie de l’encre électronique et rend donc l’apparence du papier. En outre, je peux FINALEMENT contrôler à ma guise la grosseur des caractères, ce dont je ne me prive pas. J’ai vérifié que je peux lire quelques heures sans développer la fatigue oculaire débilitante à laquelle je m’étais résigné depuis la généralisation des écrans comme support de lecture.

Par comparaison, l’iPad – qui ne me semble pas encore vraiment au point – vise un public nettement plus attiré par l’audiovisuel. Ses fonctionnalités de livre électronique semblent intéressantes, quoique je ne suis pas sûr que la technologie de l’écran à cristaux liquides puisse convenir à la lecture que celle de l’encre invisible. Quoi qu’il en soit, je crois bien que je me laisserai tenter dans un an ou deux, lorsque l’iPad en sera (comme le Kindle aujourd’hui) à sa 2e ou 3e version. De toute évidence, Apple a décidé de lancer un produit qui n’est pas encore vraiment au point par rapport aux attentes des fidèles…

Mais ce ne sont pas ces questions technologiques qui me frappent le plus. La raison pour laquelle je vous inflige cette épitre est que la gestion des contenus inhérente à la mise en marché des livres électroniques s’avère centrale à plusieurs égards. Mais, tout d’abord, il faut camper les stratégies derrière les bidules : le Kindle, l’iPad, le Sony Reader et (bientôt) la eReader de ASUS ne s’entendent pas forcément sur les formats des fichiers qu’ils reconnaissent. Bien entendu, le format PDF est une valeur sûre qui traverse les filières technologiques. Si le Kindle DX, par exemple, peut importer et afficher les fichiers PDF, on ne peut en ajuster la taille d’affichage, ce qui nous réduit souvent à tenter (dans mon cas, sans grand espoir de succès) de lire des “nano caractères”.

Toujours dans le cas du Kindle, le format utilisé est dérivé du logiciel “Mobipocket” qui a été développé il y a quelques années en France. Les quelque 450 000 livres Kindle (et les périodiques) disponibles sur le site d’Amazon sont distribués dans ce format (*.azw). Les prix sont nettement inférieurs à ceux que l’on devrait payer en librairie (ou pour les livres “papier” équivalents vendus sur Amazon). En plus, même sur le site d’Amazon, on retrouve plus de 7 500 livres Kindle gratuits (des livres du domaine public qui agissent un peu comme les “loss leaders” des grandes chaînes d’alimentation). Toutefois, de plus en plus de livres numérisés dans le format de Mobipocket sont rendus disponibles sur des sites alternatifs (l’incontournable Projet Gutenberg n’en est qu’un parmi de nombreux autres). On peut croire qu’Apple optera pour une stratégie équivalente au cours des prochains mois : après tout, Apple prévoit rendre rapidement disponible plus d’un million de titres dans son environnement.

Ces chiffres donnent le vertige pour plusieurs raisons. Mais la principale demeure l’absence d’un modèle d’affaires planifié et conscient chez les producteurs et les nombreux intermédiaires des marchés de contenus. Chris Anderson (l’auteur du “Long Tail”) a beau avoir prédit la généralisation de la gratuité dans l’univers numérique, le modèle d’affaires ne permet pas encore de comprendre comment un tel environnement va permettre aux créateurs et aux distributeurs de mettre du beurre sur leur pain. Cela n’a pas empêché les grandes bibliothèques publiques américaines (et notamment celles de New York et de Chicago) de se lancer dans la distribution en ligne de matériel gratuit compatible avec les formats les plus populaires (mobi pour le Kindle, ePub pour l’IPad et le Sony, PDF pour tout le monde, etc.).

La généralisation rapide des livres électroniques sur les marchés va rapidement imposer aux bibliothèques publiques de se positionner en tant que fournisseurs et distributeurs de contenus dans cet environnement. La décision de se positionner et les mesures qu’il faudra prendre pour y arriver ne pourront tarder. À mon avis, même avec les risques que comporte l’opération, il s’agit d’une décision à la fois critique et urgente.

Cela est d’autant plus clair, dans mon esprit, qu’un autre enjeu se pose à l’échelle de la francophonie. Les contenus francophones dans la galaxie du livre électronique demeurent dramatiquement pauvres. Il est possible de télécharger les œuvres de plusieurs des auteurs les plus importants de la littérature francophone à partir de la collection d’Amazon… si l’on accepte de lire les Zola, Camus, Hugo, Rimbaud (eh oui, même la poésie!) dans leurs traductions anglaises!!! Pardonnez-moi la licence poétique : C’EST LE BOUTTE !!! Il y a bien la collection Gallica de la BNF qui vient de mettre en ligne ses premiers livres en format Mobi (trois – oui, 3! – livres de Baudelaire, De Musset et Rimbaud), mais vous comprendrez que ça ne fait pas le poids devant les multimillions de livres disponibles en langue anglaise, incluant, comble de l’ironie, les nombreuses traductions anglaises de nos auteurs les plus importants.

Tout cela ne serait pas bien grave si le e-book n’était qu’une mode qui fera son tour de piste en quelques années et qui se délitera rapidement par la suite. Le problème est que, même si cela s’avérait, l’impact de cette technologie ne se fera pas attendre dans une industrie (au sein de laquelle j’inclus les bibliothèques publiques) déjà en crise profonde. J’entends bien les allusions au fait qu’il n’y a rien de tel que l’odeur du bon vieux papier – pour les gens de ma génération, cette odeur est réconfortante, rassurante, comme celle d’une bonne soupe de notre enfance. Mais, au rythme où vont les choses, elle va bientôt être froide, cette soupe. Elle va figer. Ce qui serait d’une infinie tristesse, c’est que se figent aussi les contenus, les idées, les valeurs et les imaginaires que transportent ces livres. Je suis sûr que, quand le codex s’est finalement imposé entre la fin du monde antique et l’émergence du Moyen âge, plusieurs ont dû déplorer l’obsolescence du papyrus et du parchemin. Ils avaient tellement raison!

Parmi les contenus et les autres machins que transportent les livres de papier, il y a aussi notre culture : je parle de la culture qui se vit en français et qui demeure en rade alors que la planète virtuelle a pris le large sur d’immenses paquebots. Je vois un symbole particulièrement cruel et inquiétant dans le fait qu’il y a actuellement un – et un seul – quotidien montréalais parmi ceux auxquels donne accès le Kindle d’Amazon. Vous l’avez deviné, il s’agit de (rrroulements de tambourrr) The Gazette!

Ça dit tout…

Pierre Godin

Conseiller au Service du développement culturel, de la qualité du milieu de vie et de la diversité ethnoculturelle de la Ville de Montréal, Pierre Godin est notre blogueur invité cette semaine.

*L’image, sous licence Creative commons dans Flickr,  provient de la galerie de  cattias.photos



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4 commentaires pour “Entre le Kindle et le iPad, quel avenir pour la culture francophone ?”

  1. uberVU - social comments a dit :

    Social comments and analytics for this post…

    This post was mentioned on Twitter by bibliomontreal: « Entre le Kindle et le iPad, quel avenir pour la culture francophone ? » (sur Espace B par Pierre Godin) http://j.mp/blSbhi

  2. Tweets that mention Entre le Kindle et le iPad, quel avenir pour la culture francophone ? -- Topsy.com a dit :

    [...] This post was mentioned on Twitter by Pierre Chicoine, mariedmartel, Luc Jodoin, Marie H., Bibliothèques de MTL and others. Bibliothèques de MTL said: "Entre le Kindle et le iPad, quel avenir pour la culture francophone ?" (sur Espace B par Pierre Godin) http://j.mp/blSbhi [...]

  3. Evoweb a dit :

    Cela fait déjà très longtemps qu’il est trop tard, il ne reste qu’à s’adapter : http://www.evoweb.net/francais.htm (daté de 2003…)

    Extrait :
    « Bien sûr, cette déchéance du français ne date pas d’Internet. Mais celui-ci a offert un instant rarissime où tout pouvait repartir de zéro, une nouvelle course pour décider quelle langue allait supplanter les autres : une nouvelle chance. A cette course décisive, l’anglais partait gagnant, mais le français n’était pas perdant. Un fort développement d’Internet en France aurait suffit à imposer le français comme une langue certes alternative, mais quand même indispensable. Hélas, le gouvernement a fait ce qu’il sait faire, il a cherché à contrôler, à centraliser, à limiter, à interdire, et la défaite est définitive. On peut s’en plaindre, mais il faut l’accepter. »

  4. Yves Gingras a dit :

    L’anglais surclasse le français comme ce dernier l’a fait, il y a quelques siècles de cela, du latin, du breton, du basque, etc…

    C’est à nous à être plus dynamiques que les anglos…