nov 18

Le développement de collection a fait la manchette encore une fois cette semaine. Espace B a répondu à l’appel que @Pirathécaire a lancé à la communauté des biblioblogueurs au Québec pour une diffusion collective de cette réaction :

“Durant le congrès Investir le monde numérique qui se tenait la semaine dernière à Montréal, je suis tombée sur cette lettre que les signataires se proposaient d’envoyer au journal La Presse. La lettre n’ayant apparemment pas été publiée, j’ai décidé de la diffuser via ce billet. Je mets au défi tous les biblioblogueurs québécois de faire de même. Et les biblioblogueurs francophones aussi, si cela leur chante. ;)

Le 9 novembre dernier, La Presse a publié dans sa section Opinions une lettre de Laurent Frotey, aide-bibliothécaire à la Bibliothèque interculturelle de Côte-des-Neiges. En résumé, l’auteur s’y plaignait de l’évolution récente des bibliothèques publiques, en particulier de leurs collections.

Décidément, on n’en sort pas. Le développement des collections de nos bibliothèques fait beaucoup de malheureux, si on en juge par la couverture médiatique dont il est l’objet. Il faut dire qu’en cette matière comme en tant d’autres, le premier venu a tôt fait de se prétendre expert ou du moins de se targuer de posséder des connaissances amplement suffisantes pour juger de la situation. Pourtant, les nombreuses plaintes concernant les acquisitions en bibliothèques indiquent une méconnaissance évidente de la mission de nos bibliothèques comme du rôle des bibliothécaires en leur sein.

Ainsi, il y a une vision romantico-élitiste évidente qui émane de ce type de grief. Bien des gens qui se désolent de la piètre qualité des documents acquis par les bibliothèques publiques, voire du populisme dont celles-ci font preuve, croient que le but ultime d’une bibliothèque est d’éduquer le bon peuple et de défendre la Culture, celle avec un grand C. Or, est-ce bien la mission de la bibliothèque publique?

Au risque de les décevoir… non, la mission de la bibliothèque publique est ailleurs. Ou plutôt, elle est beaucoup plus variée que cela. Toute bibliothèque est d’abord un lieu d’information et de documentation. La bibliothèque est aussi un lieu de culture, mais dans un sens plus large que ce qu’entendent habituellement les détracteurs de la culture populaire. La culture ne se limite pas, ne se limite plus au patrimoine écrit. Elle ne se restreint pas à une forme d’art, à une technologie, à un canon, à un idéal qui serait défini… par qui, au juste? La bibliothèque est enfin, aussi, un lieu de loisir. Une mission qui en choque plusieurs, mais qui est tout aussi valable et défendable que l’apport culturel ou informationnel de la bibliothèque.

Quant au rôle des bibliothécaires, il est multiple. Oui, les bibliothécaires se soucient de développer des collections qui correspondent le plus exactement aux besoins de leurs clientèles, mais ils ont aussi pour tâche:

  • d’aménager de façon optimale les locaux de leur bibliothèque;
  • de gérer leur bibliothèque, de ses ressources humaines jusqu’à son budget en passant par sa logistique;
  • de gérer les systèmes informatiques de leur bibliothèque, en particulier son système intégré de gestion de bibliothèque (qui inclut le catalogue) et ses bases de données;
  • de faciliter le repérage des documents acquis en supervisant leur indexation et leur classification;
  • d’aider leur clientèle dans la recherche d’informations;
  • de former leur clientèle à la recherche documentaire, à une meilleure utilisation de l’information, etc.;
  • d’animer leur bibliothèque;
  • de faire la promotion de leurs services, bien souvent inconnus ou mal compris par leur clientèle et donc sous-utilisés;
  • de soutenir la gestion documentaire de leur organisation;
  • de faire de la veille pour leur clientèle;
  • … et nous en passons, et des meilleures.

La complexité de notre profession était d’ailleurs bien illustrée par le riche programme du tout premier congrès des milieux documentaires du Québec, qui avait justement lieu du 11 au 14 novembre et s’intitulait Investir le monde numérique – hé oui, il nous arrive de discuter d’autre chose que de livres, figurez-vous!

En somme, il est bien facile de se plaindre du développement d’une collection. Mais sur quoi se base-t-on pour critiquer celui-ci, au juste? Même les plaintes basées sur des données plus ou moins «sérieuses» puisque tirées de catalogues témoignent souvent d’une utilisation maladroite de nos outils de travail.

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, l’analyse du développement d’une collection ne peut se faire à partir de découvertes hasardeuses faites dans les présentoirs de nouveautés ou même sur les rayons d’une bibliothèque. Pour présenter une critique justifiée, il faut pouvoir faire appel à des statistiques valables, comme celles fournies par certains outils d’analyse de collections de bibliothèque. Il faut savoir faire des tests par catalogue. Il faut connaître la politique de développement des collections d’une bibliothèque, ou à tout le moins, en l’absence d’un document précis, savoir interroger le bibliothécaire en charge du développement.

On peut supposer qu’il est très tentant de lancer des déclarations à l’emporte-pièce et de critiquer le travail des bibliothécaires en matière de développement de collections. Acheter des livres est apparemment une tâche facile, n’est-ce pas? Il est seulement dommage qu’on ne prenne pas soin de s’informer proprement avant de s’exprimer publiquement. Pour discuter de développement de collections, n’en déplaise aux ignorants, les bibliothécaires restent les mieux placés. Il est simplement dommage qu’on ne pense pas à nous interroger plus souvent!

En terminant, un conseil à ceux qui se disent insatisfaits des acquisitions de leur bibliothèque. Les bibliothécaires acceptent généralement avec plaisir les suggestions d’achat de leurs clients et se font un devoir d’y répondre, dans la mesure du possible. Pourquoi donc ne pas leur suggérer de meilleurs documents, si vous pensez en connaître?”

Pirathécaire


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2 commentaires pour “La révolution du savoir, le développement de collection et l’audiovisuel”

  1. Nicole a dit :

    Vrai que l’acquisition de documents, le choix que font les bibliothécaires avec les budgets qui leur sont alloués, est trop souvent mal jugée. N’importe qui peut acheter, choisir des livres… nous dit-on. Comme si on magasinait chez Wall Mart!

    Pourtant, faut bien reconnaître que le développement de collection, sans politique de développement de collection, est une activité parfois, un brin, biaisée.

    Parlons diversification des supports, par exemple.
    Achetons DVD et CD : soyons in. La BANQ le fait, alors….
    Mais qui contrôle les budgets d’acquisition? Est-ce que les argents investis en DVD et CD privent les bibliothèques de livres?
    Le prêt universel facilite des pratiques d’acquisition discutables.

    Laurent Frotey ne sait peut-être pas de quoi il parle mais son propos est pertinent.
    Cessons de nous défendre en brandissant l’étendard de la mission des bibliothèques. Scrutons, sous une loupe bibliothéconomique, nos pratiques et ayons l’humilité de reconnaître qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la Bibliothèque de Montréal.

  2. Luc Jodoin a dit :

    Allo Nicole,

    Content de voir que tu es toujours une fidèle et féroce lectrice.

    Mon commentaire au fil du clavier…

    D’accord sur la nécessité de se doter d’une politique de développement des collections. Nécessité aussi de repenser notre conception de l’accessibilité. Objectif : atteindre un meilleur équilibre entre l’offre et la demande. Et ce n’est pas simplement pour être «in».

    Côté «pourriture», il me semble que nous sommes à corriger des erreurs historiques : élagage complet des collections audiovisuelles en 1991 par là, une Phonothèque ouverte 28 heures semaine, fermeture de la Médiathèque, fermeture du service de Bibliobus (repris en main par les arrondissements), heures d’ouverture dérisoires…

    Le prêt universel nous permet de compenser nos «carences» en matière de collection de livres. Les différents projets de construction en cours, les développements à venir en matière de bibliothèque numérique, les réseaux sociaux sont autant de bonnes nouvelles quant à l’avenir du «royaume de la Bibliothèque de Montréal».

    Problème avec nos collections certes, mais surtout difficultés à en faire la promotion, la diffusion et l’animation (on requiert du personnel supplémentaire).

    Des suggestions pour freiner la déliquescence du Royaume? On prend rendez-vous? Je vais traîner ma carcasse dans l’est.

    T’as un bon roman à me suggérer?

    Luc