mai 18

Photo de Marie D. MartelPatrick Lagacé, La fin du monde est pour 2060, 15 mai 2009 (Cyberpresse) :
« Il y a quelques semaines, le journaliste Claude Marcil a souligné sur son site (1) que dans toutes les bibliothèques publiques, on trouve de ces livres ésotériques idiots. Exemple: comment se soigner en buvant son urine (bienvenue dans le monde de l’urinologie).
Même la Bibliothèque nationale du Québec achète de ces livres débiles. «Moins de 5% de nos acquisitions», a indiqué une porte-parole à Valérie Dufour, de RueFrontenac.com, la semaine passée.
Moins de 5%. Hum.

Question: pourquoi ne pas abaisser le pourcentage à zéro? »

Sur mon blogue, j’ai répondu à l’article de Patrick Lagacé. 5 minutes après la publication de mon billet, il m’a écrit à deux reprises en me questionnant sur certains contenus de nos collections. Je lui ai proposé un accès VIP au catalogue Nelligan en lui envoyant le lien. Je vais partager avec vous ce billet qui adopte un angle très semblable à celui que l’on retrouve dans le brillant commentaire d’Ivan Filion à propos de Manque de rigueur Rue Frontenac de Michel Ménard que je vous invite à lire si vous n’avez pas eu l’occasion de le faire ( que ce soit le billet ou le commentaire). Voici donc la réponse que j’ai soumise au journaliste:

« Je vais vous répondre, M. Lagacé, en vous parlant non pas de ce que font les bibliothécaires (et qui est bien méconnu, d’autres vont se charger de le faire) mais plutôt en discutant de la bibliothèque publique. On peut parler de la bibliothèque publique comme on parle de l’école publique. Dans les deux cas, ce sont des institutions, très proches d’ailleurs dans leur mission, deux piliers au sein d’une société démocratique mais qui sont, en même temps, fondamentalement différentes, et c’est, entre autres, là-dessus que je voudrais insister. Le problème principal de votre argumentaire c’est peut-être moins de ne pas comprendre les bibliothécaires que de ne pas comprendre la bibliothèque publique. En quatre points :

1.Le rôle de la bibliothèque consiste essentiellement à fournir de l’information publique en essayant d’éliminer les barrières à l’accès. Défendre la liberté d’expression et combattre la censure font naturellement partie de ce rôle. Un des événements les plus importants de l’année pour les bibliothèques, c’est la Semaine de la liberté d’expression, le Freedom to Read Week au Canada et aux États-Unis.

2. Pourquoi, la bibliothèque a-t-elle ce rôle ? Parce que nous sommes dans une société démocratique. En effet, la bibliothèque publique est une sphère publique et qu’est-ce qu’une sphère publique ? C’est un certain lieu qui favorise l’émergence et fonde l’espace démocratique. À travers l’institution de la bibliothèque, la société expose une pluralité de points de vue, d’alternatives, de possibilités. Là, les citoyens s’organisent, échangent, confrontent leurs prétentions à la vérité et ce faisant, à travers ces processus, la démocratie est engendrée et entretenue. (John Buschman, Dismantling the Public Sphere)

Lorsque vous dites à l’une de mes collègues que l’État contribue à propager la bêtise en laissant les bibliothèques proposer ce type de matériel, vous faites fausse route. L’État, loin de propager la bêtise, propage au contraire les valeurs démocratiques fondamentales comme le pluralisme et la liberté d’expression. Ce matériel est présent et offert avec discernement selon des considérations relatives aux clientèles desservies et dans le but de représenter et de diffuser le registre des idées le plus large susceptible de refléter notre époque.

L’État, à travers les bibliothèques, favorise également l’autonomie de la pensée et l’esprit critique. Si on ne présente que des « bonnes œuvres », on adopte une attitude paternaliste au lieu d’assumer, ce que font les bibliothèques, que les personnes sont aptes à mettre des idées à l’épreuve, à cheminer librement, à penser par eux-mêmes (même si les voies de cette démarche sont parfois impénétrables). Offrir ces ressources, selon vous si je comprends bien, contribue à abrutir et aliéner les gens, je pense, au contraire, que c’est en les excluant que l’on verse dans cette dérive.

3. Le rôle de la bibliothèque publique diffère de celui de l’école publique. Si la bibliothèque a une mission d’information, l’école a une mission de formation qui présuppose tout un travail de filtrage didactique et pédagogique orienté sur un ordre plus exclusif de connaissances et de valeurs. Ce filtrage est incompatible avec la philosophie du libre-accès de la bibliothèque. La bibliothèque n’est pas là pour éduquer le pauvre peuple, elle est là pour accompagner ceux qui éduquent ou qui s’éduquent par eux-mêmes.

De fait, la bibliothèque est plus près de la presse que de l’école. Diriez-vous aux journaux de ne pas parler d’urinologie, à Radio-Canada qui vit des fonds publics ?

4. La bibliothèque remplit ce rôle qui consiste à donner accès à de l’information publique pour des raisons d’ordre démocratique et elle le fait pour des raisons qui sont aussi de nature épistémologiques ou scientifiques. Par exemple, au début du19ième siècle, il était raisonnable d’accepter l’homéopathie dont la méthodologie était plus rigoureuse que la médecine de l’époque. Aujourd’hui, la situation est totalement différente. Avec le temps, les évaluations changent, les frontières entre la science et la pseudo-science ne sont pas si facilement définissables. Les bibliothèques ne sont pas là pour trancher mais pour offrir les moyens pour le faire. Comment voulez-vous combattre le créationnisme, en tant que pseudo-science, si vous ne savez pas ce que c’est ou que vous n’avez pas accès à un contenu qui vous le présente ?

« Pourquoi ne pas abaisser le pourcentage à zéro » de cette « mallittérature » dans nos collections ? Je vais vous le dire : parce que, à supposer qu’on voudrait obtenir ce résultat, ce pourcentage à zéro est une cible irrationnelle, impraticable car, au-delà de l’urinologie (le cas facile), il existe bien trop de zones grises.

Pour toutes ces raisons, votre position, si vous me permettez quand même un peu d’humour, m’apparaît plus toxique qu’un traité d’urinologie. Vos propos cautionnent la censure institutionnelle. Prendre le parti de distancer la société de certaines informations et de certains contenus qui sont en bibliothèque, contribuerait à rétrécir la liberté d’information, au lieu de l’élargir.

Une semaine par année, lors du Freedom to Read Week, on consacre des efforts exceptionnels pour éduquer ce pauvre peuple (que vous souhaitez protéger) non pas à propos des risques des « mauvaises lectures » mais au sujet du danger pour la vie démocratique, la pensée critique et la science que représente la censure. »

___________________________

Y aura-t-il une suite à cette histoire ? Est-ce que nous sommes bien équipés comme communauté ou comme réseau pour réagir et se défendre lorsque des « challenges » comme ceux-là nous arrivent ? Je me le demande.


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2 commentaires pour “Lectures toxiques: Y aura-t-il des suites ?”

  1. Stéphane Legault a dit :

    Bravo Marie pour votre action. J’ai contacté Suzanne Payette et Régine Horinstein afin qu’il y ait une suite. une telle attaque à la mission des bibliothèques ne doit pas rester sans réponse officielle.

  2. Nicole St-Vincent a dit :

    « … Est-ce que nous sommes bien équipés comme communauté ou comme réseau pour réagir et se défendre lorsque des “challenges” comme ceux-là nous arrivent ? Je me le demande. »

    Nous sommes mal outillés, Marie.

    Les sollicitations pour acheter ceci et cela, souvent à compte d’auteur, sont fréquentes. Je me souviens des visites répétitives des Témoins de Jéhovah pour mettre en rayon leur bible. Si les suggestions d’achat des abonnés sont à 99,9% recevables, il y a toujours quelqu’un qui demande trop…
    Comment trancher?
    Gros bon sens, respect de la communauté desservie, diffusion exhaustive de la connaissance, de l’actualité… On patine parfois!

    Une politique, ne serait-ce qu’un embryon de politique, de développement des collections nous manque encore.

    Qui,à ton avis, serait en mesure de nous doter d’une tel outil?